Anticiper les dégradations : détection précoce dans la collection photographique de swisstopo

06. Mai. 2026

Objectivation : les couleurs sont quantifiées à l’aide d’un colorimètre.

Une partie de la collection de photographies historiques de swisstopo est menacée par un processus progressif de dégradation chimique: le syndrome du vinaigre. De nouvelles méthodes de suivi permettent la détection précoce des acétates menacés, contribuant ainsi à préserver à long terme la mémoire visuelle du paysage suisse.

Cordelia Bucher

Cordelia Bucher

Conservatrice-restauratrice de la collection photographique

Imaginez-vous découvrir la mémoire du paysage suisse, non pas sous forme de données abstraites ou de bits numériques, mais en tant que réalité physique : plus d’un demi-million de clichés analogiques documentent l’évolution du paysage suisse des années 1920 jusqu’aux années 2000. Ces photographies originales témoignent des changements qui se sont produits en Suisse sur près d’un siècle : des rivières qui, après des crues, ont cherché de nouveaux cours, des versants laissés à nu après des avalanches, des limites forestières qui se déplacent lentement, des zones habitées qui s’étendent. Ce qui est conservé ici est bien plus que de simples photographies. Il s’agit d’un témoignage visuel de la transformation du monde qui nous entoure. Comme cette collection est restée presque intégralement préservée et repose sur des pellicules de haute qualité, elle a été inscrite à l’inventaire des biens culturels d’importance nationale en 2021. 

Mais comme souvent, le plus grand danger n’est pas visible. Une partie de la collection – qui compte 851 boîtes et plus de 80 000 supports d’images en acétate de cellulose – est menacée par un processus de dégradation progressif, qui ne se manifeste que tardivement, par une odeur de vinaigre.

Le syndrome du vinaigre ? Non merci !

Une grande partie des images aériennes réalisées entre 1950 et 1970 a été prise sur des films en acétate de cellulose, courants à l’époque. Considérés alors comme des supports modernes et stables, ces films présentent toutefois un point faible au niveau chimique. Les chaînes moléculaires de la matière synthétique se rompent, le matériau se rétracte, se déforme et l’image se dégrade. Plus la concentration d’acide augmente, plus le processus s’accélère de lui-même. Par ailleurs, il est pour ainsi dire « contagieux », car l’acide libéré endommage aussi le matériel avoisinant. Lorsque l’odeur caractéristique de vinaigre – qui donne son nom au phénomène – devient perceptible, le processus est déjà bien avancé. 

C’est pourquoi le véritable défi ne réside pas dans le diagnostic, mais dans la détection précoce. Elle seule permet de protéger la collection de clichés analogiques en prenant des mesures de préservation sur le long terme.

Protection des objets sensibles dans le dépôt spécialisé

En 2022, cette partie de la collection a pu être transférée dans un dépôt spécialisé externe. Les conditions de conservation des originaux sensibles y sont bonnes, avec une température constante de 8 °C et une humidité relative de l’air de 35%. Toutefois, tant l’éloignement de plus de 100 km jusqu’au dépôt que les conditions de travail exiguës sur place rendaient le monitoring jusqu’ici peu praticable et inefficace, ce qui empêchait de l’intégrer judicieusement dans le travail quotidien. 

Ce monitoring repose principalement sur des bandelettes indicatrices de pH spécialement adaptées aux films en cellulose, qui réagissent à l’acide acétique et dont la couleur varie en fonction de la concentration présente. Pour la collection photographique, des bandelettes AD-Strips® de l’IPI sont utilisées. Elles permettent une évaluation objective de l’état chimique à l’intérieur des boîtes d’archivage. Cette évaluation permet de mesurer, de manière optimisée, si la valeur est supérieure ou inférieure à 1,5. Chaque mesure individuelle réalisée dans le dépôt externe impliquait, dans des conditions d’espace restreint – souvent à genoux ou perché sur une échelle – de sortir les boîtes des rayonnages, de les ouvrir, de lire les bandelettes de mesure avant de tout remettre en place. Il s’agissait d’une procédure chronophage qui augmentait en même temps le risque lié aux contraintes mécaniques pour les originaux. Le défi central était donc de mettre en place un monitoring à la fois efficace, fiable et reproductible.

Du contrôle à la détection précoce

La solution demandait une optimisation à trois niveaux : la sensibilité, la précision et l’efficacité. Pour les supports, le moment déterminant est celui où l’apparence extérieure semble encore stable, alors que le processus de dégradation chimique a déjà débuté, une phase de transition durant laquelle les mesures de conservation peuvent s’avérer cruciales.

L’échelle prévue par le fabricant des bandelettes (de 0 à 4) était trop imprécise pour la détection précoce. Les boîtes d’archivage étant constituées de carton perméable à l’air, ce qui permet à une partie des gaz nocifs de s’échapper, une valeur inférieure à 1,0 constitue déjà un signal d’alarme pour cette collection. Une différenciation entre « rien à signaler » (0) et « problématique » (1) ne suffisait pas pour instaurer à temps des mesures de prévention. La véritable difficulté ne résidait pas seulement dans la mesure, mais dans la détection des premiers signes – ces changements à peine perceptibles, mais qui s’avèrent déterminants.

Optimisation méthodique interne

Ce n’est qu’après le développement d’une échelle d’évaluation plus précise sur la base du Natural Color System (NCS) qu’une mesure et une lecture des plages situées entre les nombres entiers est devenue possible. Le changement de couleur des bandelettes AD-Strips® a ainsi pu être documenté par paliers de 0,2. De plus, les tests internes ont montré que des produits alternatifs ne disposaient pas d’une sensibilité suffisante pour réagir à ces faibles concentrations d’acide dans le dépôt réfrigéré.

Grâce à cette amélioration de la précision, le monitoring s’est alors transformé d’une simple mesure réactive en un système de détection précoce proactif. Pour réaliser l’adsorption des gaz nocifs, des tamis moléculaires peuvent être mis en œuvre de manière ciblée et les boîtes menacées peuvent être isolées avant même que l’acide attaque les boîtes avoisinantes.

Une autre question tout aussi fondamentale se posait en parallèle : pendant combien de temps les bandelettes sont-elles fiables ? À l’origine, les indications du fabricant se basaient sur des durées d’utilisation relativement courtes. Or, nos tests à long terme, qui ont duré jusqu’à trois ans, ont abouti à un autre résultat. Dans la zone d’intervention spécifique du dépôt réfrigéré, les bandelettes AD-Strips® sont restées étonnamment stables et n’ont présenté aucun écart significatif par rapport à des bandelettes de comparaison ayant servi deux jours seulement. De ce fait, le cycle de remplacement des bandelettes peut être nettement prolongé. Dans le cas d’une collection de cette taille, la réduction du travail nécessaire est notable.

Un coup d’œil dans la boîte, mais sans l’ouvrir

Même avec une échelle plus précise et une durée d’utilisation prolongée, un problème fondamental restait à résoudre : réduire les temps de manipulation des boîtes d’archivage.

Ici, la solution repose sur une idée aussi simple qu’efficace : pourquoi ouvrir une boîte pour juger de son état ? De là est née l’idée de prévoir un petit regard de contrôle sur la face arrière des boîtes. Placée derrière un film transparent adapté à l’archivage, la bandelette AD-Strip® peut être lue de l’extérieur. Une petite modification qui a de grands effets : la couleur de la bandelette peut être contrôlée de l’extérieur et il est possible d’identifier facilement les boîtes dans lesquelles de l’acide acétique se forme. Au lieu de contrôler chaque boîte en l’ouvrant, il suffit désormais d’un seul coup d’œil en longeant les rayonnages. Les premières applications sur une centaine de boîtes montrent déjà nettement avec quelle efficacité l’état de la collection peut ainsi être suivi, sans ouvrir ni déplacer les boîtes. Dans le même temps, le système peut être contrôlé à tout moment. Des mesures réalisées régulièrement avec la méthode d’origine en contrôlant une boîte sur 25 assurent que le nouveau système de détection précoce ne représente pas lui-même un risque pour la conservation. 

Protection à long terme du fonds en acétate de cellulose

La combinaison d’une mesure précise, d’une durée d’utilisation prolongée et d’une manipulation réduite a transformé en profondeur le processus de monitoring. La reproductibilité des mesures a été améliorée et les mesures de conservation peuvent être prises de manière fondée. Mais surtout, ce système permet une véritable détection précoce, et donc la priorisation ciblée des mesures là où elles sont le plus bénéfiques en termes de préservation à long terme de la collection. L’accent n’est pas uniquement mis sur la technique, mais aussi sur une question fondamentale : comment rendre visible une dégradation chimique insidieuse avant qu’elle n’entraîne un dommage irréversible ? La réponse à cette question ne réside pas dans un instrument unique, mais dans une interaction entre méthodologie, expérience et adaptation permanente. C’est pourquoi le nouveau système de monitoring ne constitue pas la fin du processus, mais plutôt une étape supplémentaire dans la préservation à long terme d’un patrimoine culturel unique. Car il ne s’agit pas seulement de préserver des documents, mais aussi de transmettre aux générations suivantes la mémoire du paysage suisse.

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